Catégorie

RDC–Belgique : de la perquisition à la crise diplomatique, jusqu’où peut aller la crispation entre Kinshasa et Bruxelles ?

Felix T

 

Les relations entre la République démocratique du Congo et la Belgique traversent une nouvelle zone de turbulences. Ce qui était au départ une procédure judiciaire menée en Belgique s’est progressivement transformé en un sujet diplomatique et politique, avec des réactions de plus en plus fortes à Kinshasa comme à Bruxelles.

Tout est parti des perquisitions menées le 14 octobre 2026 à Bruxelles et dans plusieurs communes du Brabant flamand et du Brabant wallon, dans le cadre d’une enquête portant notamment sur des soupçons de corruption, de blanchiment d’argent et de détournement. Le parquet fédéral belge a confirmé les opérations, sans identifier publiquement toutes les personnes visées. L’enquête fait notamment suite à une plainte déposée en juillet 2025 par des organisations de la société civile du Grand Katanga.

Parmi les personnes citées dans cette procédure figurent des proches du président Félix Tshisekedi, dont son épouse Denise Nyakeru Tshisekedi, selon plusieurs médias. Mais il convient de rappeler qu’une perquisition constitue un acte d’enquête et ne signifie pas, en elle-même, que les personnes concernées sont coupables. Me Hervé Diakiese, l’un des avocats des plaignants, a lui-même rappelé que la culpabilité des personnes visées n’était pas établie et que l’instruction devait examiner les éléments à charge comme à décharge.

Kinshasa durcit le ton

C’est dans ce contexte que le cabinet du président Tshisekedi a décidé de restreindre ses contacts avec la représentation diplomatique belge à Kinshasa.

Dans une note circulaire datée du 15 octobre et signée par le directeur de cabinet Anthony Nkinzo Kamole, les membres du cabinet présidentiel ont été invités à s’abstenir, « jusqu’à nouvel ordre », de tout contact direct ou indirect avec l’ambassade de Belgique et son personnel diplomatique et administratif. Toute communication jugée nécessaire doit désormais passer par le ministère des Affaires étrangères. Des sanctions administratives et disciplinaires sont prévues en cas de non-respect de cette instruction.

Même si la note circulaire ne mentionne pas explicitement les perquisitions comme motif, le calendrier de la décision, intervenue au lendemain des opérations judiciaires en Belgique, a naturellement alimenté les interrogations sur un possible lien entre les deux événements.

Bruxelles n’a pas tardé à réagir. Le ministre belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot, a déclaré que « aucune situation ne justifie l’interdiction des contacts avec l’ambassade de Belgique », ajoutant que son gouvernement prenait acte de la décision tout en la déplorant profondément.

Cette réaction traduit un problème diplomatique majeur : une procédure judiciaire indépendante menée en Belgique se retrouve désormais au cœur des relations entre deux États historiquement liés.

Le discours politique se radicalise

À la tension diplomatique s’est ajoutée une dimension politique intérieure. Lors d’une matinée politique de l’UDPS tenue mardi 20 octobre à Kinshasa, Augustin Kabuya, secrétaire général et président intérimaire du parti présidentiel, a vivement mis en cause les acteurs à l’origine de la procédure judiciaire.

Il a notamment affirmé que l’avocat belge Bernard Maingain serait lié au président rwandais Paul Kagame et a présenté Me Hervé Diakiese comme proche de Moïse Katumbi. Il a ainsi dénoncé ce qu’il considère comme une entreprise destinée à ternir l’image de Félix Tshisekedi.

Ces accusations relèvent toutefois de la lecture politique d’Augustin Kabuya. Les éléments disponibles publiquement ne permettent pas d’établir que Paul Kagame aurait donné des instructions à l’avocat à l’origine de la plainte. De même, la proximité politique attribuée à Hervé Diakiese ne suffit pas à démontrer que la procédure judiciaire belge serait politiquement téléguidée.

C’est précisément là que se situe l’un des enjeux de cette crise : une procédure judiciaire doit pouvoir suivre son cours sans être automatiquement assimilée à une opération politique, tandis que Kinshasa cherche à comprendre si certains acteurs politiques utilisent cette procédure à des fins de déstabilisation.

La sortie de Fils Mukoko, un autre facteur de crispation

La polémique a pris une tournure encore plus sensible avec une vidéo devenue virale attribuée à Fils Mukoko, cadre de l’UDPS. Dans cette vidéo, il tient des propos menaçants à l’égard d’Occidentaux vivant à Kinshasa, en évoquant notamment une distribution d’armes à la population et des attaques contre ces ressortissants.

Ces déclarations, dans un contexte déjà marqué par une forte tension entre Kinshasa et certains partenaires occidentaux, ont contribué à durcir le climat. Le CSAC a d’ailleurs annoncé le 21 octobre une mesure d’embargo médiatique de 88 jours contre Fils Mukoko et l’a convoqué pour audition.

Au-delà de la personne de Fils Mukoko, cette séquence pose une question plus large : jusqu’où peut aller la mobilisation politique lorsqu’une affaire judiciaire touchant l’entourage du chef de l’État devient un sujet de confrontation diplomatique ?

La menace contre des ressortissants étrangers ne peut être considérée comme une simple expression politique. Elle est susceptible d’alimenter la peur, de fragiliser la sécurité des communautés étrangères présentes à Kinshasa et surtout de donner une dimension internationale à une crise qui était initialement judiciaire.

Une relation historique mise à l’épreuve

La RDC et la Belgique entretiennent des relations historiques, diplomatiques, économiques et humaines particulièrement importantes. La Belgique reste notamment un partenaire majeur de la RDC et abrite une importante communauté congolaise.

Dès lors, une rupture durable entre Kinshasa et Bruxelles aurait des conséquences qui dépasseraient largement le dossier des perquisitions. Le risque serait de voir se multiplier les incompréhensions, les accusations réciproques et les restrictions diplomatiques.

Pour Kinshasa, l’enjeu est de défendre l’image et la souveraineté du chef de l’État tout en exigeant que toute procédure visant ses proches respecte les règles de droit et la présomption d’innocence.

Pour Bruxelles, l’enjeu est différent : préserver l’indépendance de la justice belge tout en évitant qu’une procédure judiciaire ne provoque une détérioration durable des relations avec un partenaire stratégique en Afrique centrale.

Entre justice et diplomatie, une ligne devenue très fragile

La situation actuelle montre surtout la difficulté de maintenir une séparation claire entre justice, politique intérieure et diplomatie.

Les perquisitions sont une étape d’une procédure judiciaire et non une condamnation. Les accusations de manipulation politique formulées par Augustin Kabuya restent, à ce stade, des accusations politiques. De leur côté, les propos menaçants attribués à Fils Mukoko ne sauraient être confondus avec une position officielle de l’État congolais sans élément permettant de l'établir.

Le véritable défi pour Kinshasa et Bruxelles est désormais d’éviter que chaque nouvelle déclaration ou décision ne provoque une escalade supplémentaire.

Car derrière la polémique actuelle se trouve une question essentielle : la RDC et la Belgique parviendront-elles à dissocier le contentieux judiciaire en cours des relations diplomatiques entre les deux États ?

La réponse dépendra autant de la capacité de la justice belge à poursuivre son instruction dans le respect de ses règles que de la capacité des responsables politiques congolais et belges à contenir les déclarations et mesures susceptibles d’envenimer davantage la situation.


RTD

Étiquettes: